5. L’art contemporain : convoyeur de pub

Nous serions dotés de sensibilité – peut-être même de plusieurs sensibilités.

J’aurais envie d’en distinguer deux.

p1080194La première serait celle de tout le monde – en résonance avec le collectif. Ce que nous désignerions par beauté au sens implicite. Nous sommes tous, à quelques tatillons près, fanatiques de Van Gogh et des couchers de soleil. Nous aimons – pour ne citer que les célébrités populaires – les Beatles, les bouquets de fleurs et les films de Scorsese. Il s’agit de cet alliage de codes, symboles, harmonies et correspondances. Nous y sommes sensibles, bien souvent sans tout à fait savoir pourquoi.

La seconde sensibilité serait plusdscf4095 individuelle. Pour d’obscures raisons liées à votre passé, votre vibration propre et vos habitudes, vous nourrissez peut-être une passion pour les sauterelles, un attrait pour les camions-benne ou quelque penchant pour le chou Romanesco. Sensibilité fluctuante et mystérieuse, propre aux obsessions les plus intimes.

Résultat de recherche d'images pour "bacon peintre"Le moment artistique serait celui d’une rencontre entre ces deux sensibilités. Celui durant lequel on devient conscient de participer au jeu artistique, que ce soit en tant que spectateur ou en tant qu’acteur. Ce tableau de Bacon m’émeut, sans doute pour des raisons que je partage avec d’autres (balance des couleurs, traitement des matières, harmonies des formes, style pictural, courant), mais aussi parce que j’y retrouve un drôle de malaise, une solitude intarissable qui ferait écho à la mienne. J’y vois des correspondances de formes, des rappels à l’oreille, au moins deux profils supplémentaires. Il me semble que l’artiste a voulu représenter la part multiple de son identité. Peut-être. Et bien d’autres choses. Sans doute.

La sensibilité individuelle serait donc moins automatique, moins évidente. Elle nécessiterait un engagement dans l’oeuvre, un choix personnel. Aller chercher, en soi, ce lien particulier qui pourrait me connecter à ce tableau. Cela nécessite d’avoir confiance en son jugement esthétique, d’avoir l’aplomb nécessaire pour projeter sa propre interprétation dans l’oeuvre. Elle serait cette puce à l’oreille, celle qui nous pousserait à mobiliser nos connaissances historiques ou esthétiques. Et c’est à ce moment-là qu’interviendrait la partie collective de notre sensibilité. On goûte alors le plaisir de l’enquêteur qui voit ses soupçons confirmés par de menus indices intentionnellement disséminés. Enfin, c’est précisément cette démarche qui nous fera valider (ou non) de grandes institutions telles que Kandinsky ou Tatline. Nous ne les aimons plus par simple plaisir, par habitude ou par conformisme, mais parce que nous avons désormais formé ce lien spécial avec eux. Et je reste personnellement très peu convaincue par Dali.

art-et-gastronomie
Métaphore filée Gastronomie

L’art contemporain serait alors la profession de foi d’une sensibilité purement et uniquement individuelle. Une célébration – en cela – de l’individu. Je n’aime pas cette oeuvre parce qu’elle est belle, mais parce que je choisis de l’aimer. Parce que j’y retrouve un florilège de sensations propres à moi seul-e. Je pourrais disserter des heures sur une exposition de vide. M’extasier sur un néon bien monté. Et ne pas me soucier une seule seconde de savoir si réellement l’artiste a souhaité que je le sente à cet endroit-là. Ne pas me soucier de savoir si d’autres l’ont senti. Je serais bien incapable de trouver, dans l’oeuvre, la moindre confirmation de cette intuition. Peu importe, d’ailleurs, puisque c’est mon regard qui fait l’oeuvre.

Alors il y a deux conséquences. Toutes deux découlent du sous-entendu induit par l’officialisation de l’art contemporain. La première concerne le rôle de l’artiste. L’art contemporain – officiel, donc – nie tout simplement la nécessité de faire écho à la sensibilité collective. En faisant ça, c’est comme s’il niait l’existence même de cette sensibilité collective. La fonction de l’art, s’il en est une, ne serait autre que celle de célébrer l’engagement individuel du spectateur devant l’oeuvre. L’art n’aurait plus pour seule fonction esthétique que celle de susciter l’expression de volontés isolées. Peu importent les codes culturels, les déterminants contextuels ou l’harmonie. Implicitement, cela revient à dire que l’artiste ne fait rien de plus qu’exprimer une sensibilité individuelle à laquelle des spectateurs sont invités, s’ils le veulent, à agglutiner leur propre sensibilité individuelle. Toutes, déconnectées les unes des autres. L’artiste devient donc ce gentil rêveur auto-centré, ce marginal complexé dont le seul but serait de faire jaillir un condensé de sa psychanalyse ratée. A vous d’y projeter vos propres congestions nombrilistes. Une fois de plus, on pourrait objecter que cet art-là n’engage que ceux qui veulent bien y croire. Seulement, l’artiste étant de chair et d’os comme je me permets de vous imaginer, il y a fort à parier qu’il désire un peu manger. L’opinion publique ayant désormais cette bien faible estime de l’artiste et, finalement, de la nécessité artistique, il était bien naturel que subventions se fanent et que périsse l’enseignement des techniques artistiques. Prenons un moment pour songer aux situations désespérantes des intermittents, à la succion des budgets culturels et à la récupération industrielle de tout ce qui pouvait – de près ou de loin – s’apparenter à de l’art. Enfin, ayons une pensée pour ces classes de collège en hibernation devant des rétroprojecteurs à la Dada, soucieux de trouver une explication à la sculpture de chewing-gum qu’ils viennent de construire.

La seconde conséquence, eh bien c’est celle – puisque la sensibilité collective existe pourtant – de la laisser en pâture. Sensibilités sauvages, vulnérables et désarmées trouvent leurs maîtres. Où vont-elles donc s’accrocher, puisque l’art n’est plus sensé les refléter ? Eh bien, partout. Pour reprendre les mots de Bernard Stiegler, nous n’avons jamais été dans une époque aussi esthétisée que la nôtre.

https://youtu.be/XPKS_ra1gto

Partout des images, du design, partout des mots-slogans, des accroches, des codes, des sigles, des marques. Cet éventail de repères culturels et de techniques a désormais trouvé son efficacité. Il s’attache à nous vendre des comportements de consommation. L’emblème de ce mécanisme est celui du cow-boy fumant sa gitane. Films, affiches, expressions linguistiques et jingles ont récupéré tous les créneaux de notre sensibilité culturelle. Par identification, par immersion, par habitude et par inadvertance, nous absorbons ces micro-vecteurs émotionnels. Nous sommes environnés par les cadavres de l’art – coquilles vidées de leur souffle et instrumentalisées par l’impérieuse nécessité de vendre.

Pourquoi les bêtes et méchants gagnent toujours?

Peut-être bien parce qu’ils ne sont ni bêtes ni méchants.

Ils sont racistes, misogynes, pollueurs, violents et ils sont pour la peine de mort. Mais ils sont surtout logiques.

On leur dit que le désastre climatique est proche. 

Pourtant, les pseudo-solutions s’accumulent au même rythme que les études scientifiques. On fait passer des voitures pour des arbres et des machines à laver pour des ruisseaux. Le recyclage est devenu le comportement éco-responsable par excellence. Et le gouvernement, non content de laisser carte blanche aux multinationales, croit encore pouvoir demander aux citoyens de s’occuper de leurs déchets. La réaction la plus normale au vu des chiffres qui s’accumulent, serait la panique. Si nous prenions la mesure véritable de ce qui nous arrive, nous cesserions séance tenante toutes nos occupations pour limiter cette frénésie dévastatrice. Le climato-scepticisme est un aveuglement, mais il est sûrement moins hypocrite que le vélib.

On leur dit d’accepter les migrants.

Mais on leur présente tous les jours des visages de terroristes. On les bassine avec des images de raz-de-marées, avec des chiffres et des gros titres aberrants. Jamais on ne présente ces fameux étrangers comme des sujets. Jamais on ne leur donne la parole et jamais on le leur accorde effectivement un cadre de vie qui leur permette de s’exprimer dignement. Comment veux-tu qu’ils s’identifient à eux?

On leur dit que la peine de mort, c’est mal.

Pourtant la télévision ne parle que d’insécurité. Les mobiles des criminels et des délinquants sont systématiquement analysés du point de vue psychologique (ils sont présentés comme de mauvaises personnes) et jamais sous l’angle de leurs déterminants sociétaux. Dès lors qu’on croit en cette « génétique » du crime, la mort paraît une assez bonne solution.

On leur dit que l’homme et la femme sont égaux.

Mais dans leurs séries, dans leurs films et sur leurs affiches, la femme continue de passer pour un mannequin dévoreur de diamants. Et le féminin continue d’incarner l’hystérique, le mièvre, le stupide et le consumérisme.

On leur dit qu’une crise apocalyptique nous guette.

Ils la connaissent déjà, l’apocalypse. Leurs usines ferment, leurs collègues se suicident, ils vivent un cauchemar quotidien au travail et se demandent chaque mois comment ils parviendront à rembourser leurs dettes. L’apocalypse, ils sont en plein dedans. Et tant que les discours politiques parleront d’une apocalypse à venir, ils auront raté leur cible.

On leur dit que la violence, c’est mal. On leur dit de mesurer leurs propos, d’être moraux.

Mais on leur inflige en toute impunité la violence des banques, des hiérarchies, des publicités, des mégalopoles et des structures administratives kafkaïennes. On leur inflige la violence du désespoir, de la misère et de l’individualisme.

Enfin, chose affreuse, on parle d’un fascisme décomplexé. Cela sous-entend un échec philosophique total. Le fascisme aurait renoncé à son pouvoir politique au simple motif de sa honte. Si vraiment nous comptions là-dessus, alors nous avons bien mérité notre défaite.

Maintenant, c’est à nous, « islamo-bobo-gauchistes », de commencer à atterrir. Et de comprendre que ces gens-là ne sont pas si distincts de nous que nous voudrions le croire. La seule différence qu’il y a entre eux et nous, c’est qu’ils ont davantage envie de voir changer les choses que d’avoir raison. Ils préfèrent avoir tort plutôt que de continuer ce cauchemar. Il serait temps de nous rendre compte qu’une majeure partie d’entre nous vit dans une misère absolue, qu’elle soit financière, culturelle ou sociale. Et que le fascisme se nourrit de ce désespoir. C’est donc à nous désormais de prendre en main les moyens d’un changement effectif. Avec ce que cela comporte de lucidité, d’ouverture à l’autre et de mobilisation.

4. L’art contemporain : quand son temps vient

A partir du moment où l’indistinction se saisissait de l’art, elle saisissait bien d’autres domaines encore. Cela jusqu’au langage. Art contemporain, pour commencer, ne veut rien dire. Pop-art, land-art, body art, installations, happenings, expressionnisme abstrait, art plastique, art conceptuel… L’art contemporain n’est rien d’autre que la somme de ses sous-tendances. Impossible de dire ce qu’est l’art contemporain exactement puisqu’il est tout – absolument tout. Et le seul mot qui permettait un rassemblement demeure celui-là : contemporain. Ce qui nous amène à la prise des mots. L’art contemporain serait donc simplement celui de notre époque – ce qui se fait aujourd’hui… En ce moment.

Seulement, nous savons tous parfaitement de quoi nous parlons lorsque nous évoquons des expositions d’art contemporain. Il s’agit de se le représenter précisément. Vous y êtes?

Galerie David Pluskwa

Implicitement, cela ne peut donc vouloir dire qu’une chose. Parmi toutes les œuvres de notre temps, seules celles qui sont officiellement désignées comme telles bénéficient effectivement du terme contemporain.Tout le reste, tout ce qui arrive en-dehors de « l’art contemporain » – n’est pas art. Considéré comme un sous-art, décoratif, art d’amateur, artisanal, commercial ou – dernière des monstruosités – art thérapeutique.

Alors, si jamais l’envie te-me-nous prenait d’y remettre un peu de distinction, sans doute cela commencerait-il par les mots. Sans doute pourrait-on rappeler que l’art contemporain ne désigne pas grand chose d’autre que l’art aujourd’hui. Sous toutes ses formes. Quant à l’art « in », celui des papes, des galeries gigantesques, des foires à PDG, des musées, des écoles et des places publiques… Donnons-lui plutôt le nom d’Art officiel. Ce sera le commencement du jeu.

A cela – rétorquera-t-on – il existe un hic, un bémol. Souci de tatillon, cela se complique. L’art officiel ne serait-il pas déjà celui des musées vieux, vitreux – des Louvre, des Orsay ? Ces œuvres d’autrefois qu’on a semblé vouloir conserver par prudence. Comment faire la différence entre l’art du passé et celui d’aujourd’hui ? Lequel des deux sera le plus officiel? Ce qui nous mène à cette question bête : est-il nécessaire de faire la différence ? Car quand il s’agira d’en finir avec l’art contemporain, nous serons tenus de trouver un autre terme pour désigner ce présent plus présent que celui d’avant. L’art Actuel, De maintenant, De tout de suite… Étonnant réflexe que celui de vouloir désigner les courants artistiques à partir de leur époque.

Petit schéma d’Histoire de l’art, à la manière de la vulgarisation scolaire

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Et puis Paf ! Invention de la photo. Pourquoi donc se fatiguer à faire encore du figuratif ? Apparition des impressionnistes, ces gentils alcooliques qui ont accepté de vivre dans la misère pour ménager une place au vrai art. A partir de là, le temps devient mille-feuille, on s’engage dans le renouveau perpétuel, la subversion automatique et la création pure. Fin de l’Histoire.

Pourtant l’oeuvre est toujours plus ou moins située dans le passé – dépassée dès l’instant de son accomplissement. Il y aurait de quoi s’étonner de cette fameuse rupture entre le présent et le passé. Cette illusion très bien entretenue d’un passé homogène, limité, lointain – d’un présent foisonnant, avant-garde en poste perpétuel. S’agirait-il d’un mythe récent ? Dans la mesure où elle est continuelle, la rupture passé-présent n’a de sens qu’au regard de l’Histoire. Elle s’accomplit dans le cadre d’une démarche analytique.

Elle a beaucoup moins de sens au regard de l’Esthétique. Et nous continuons de vivre notre art en plein présent, et Art contemporain ne veut vraiment rien dire en tant que courant, style, patte, technique (qu’il serait bien inquiet de trouver puisqu’il en est exempt)…

Dès le moment où nous aurons remplacé l’Art contemporain par Art officiel, cela voudra dire que nous avons assumé son ancrage contextuel. Par la même occasion, nous aurons à nouveau accepté de considérer que l’époque n’est pas ce seul et unique présent enfin advenu par rapport à tous les passés, mais bel et bien un présent de plus, qui passera autant que tous les passés. Oui, c’est dur à lire, mais quand on l’a chanté trois fois on n’y comprend vraiment plus rien.

Cela dit, dès l’instant où nous aurons explicité ce qui jusqu’à présent demeurait dans l’implicite, il y a fort à parier que l’Art officiel entamera sa métamorphose.

3. L’art contemporain : comptabilité

Il y a plusieurs petites aubaines avec l’art contemporain.

La première, c’est la rapidité. Il n’est plus nécessaire d’observer ce flottement traditionnel durant lequel un artiste à l’avant-garde attend, moitié mourant, que le public le percute. Non, puisqu’il suffit désormais d’introniser l’artiste pour qu’il devienne célèbre. De déclarer celui-là génie de l’absurde et aussitôt récolter maille et lingots sur les productions « décalées » qu’il ne manquera pas de fournir – avec son immense inspiration de génie.

Carl Andre, Alcloud, 2001

La seconde, c’est la quantité. Industrielle, si possible. Enfin, quand on ne fait vraiment que des ballons de baudruche ou des petits points, des petits traits – que sais-je -, on peut facilement s’enchaîner du petit point, du petit trait plusieurs fois par jour. Quand l’oeuvre est cotée au million, pourquoi ne pas en profiter pour multiplier les millions ?

Enfin, on a supprimé le travailleur en supprimant son travail. On se demande un peu ce que l’artiste vient encore faire dans cette histoire. Lui-même générateur de non-art, gréviste absurde, adorateur du rien, ne semble pas vouloir le savoir. Comme en général il a choisi de se cantonner au minimalisme du geste – stakhanoviste au possible -, il s’est rendu non-coupable de la moindre production. Ainsi, de grandes décisions : « je ne ferai plus que des triangles » et « pour moi ce seront les néons » jusqu’à « bon bin moi ce sera l’anal ». La technique et le savoir-faire ayant proprement disparu, l’artiste n’est plus qu’une machine à produire – plus ou moins – sa marque indéfiniment.

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Christopher Wool, 2000

Buren avait en effet pris les rayures, mais Soulages, lui, s’est donné dans le noir, tandis que Christopher Wool renouvelle patiemment son graffiti de salon. Un petit geste très très unique et très insignifiant. Cela se fait bien entendu sur toute la tessiture des moyens plastiques imaginables. On parle aussi bien de sang, de salade, que de morceaux d’autoroute. Alors chacun s’est fait plus ou moins spécialiste de son propre délire ultra-précis. Comme un ouvrier devient le spécialiste incontesté du piquetage de hannetons.

La question de l’art devient dès lors emblématique d’une question beaucoup plus générale. Il faut savoir que le marché de l’art se porte comme un charme. La crise ne le concerne toujours pas, les productions continuent de se vendre par millions.

Jeff Koons, 2008

En 2008, relate Aude de Kerros (dans L’imposture de l’art contemporain : une utopie financière), les grands investisseurs mondiaux décident de sauver l’art – contemporain. Tous les marchés s’effondrent et celui-là persiste miraculeusement. On se met en réseau, le prix des œuvres est secrètement discuté. On brigue des lieux de prestige. Il s’agit surtout de légitimer les transactions futures. On ne reculera pas devant les moyens – la Galerie des glaces, à Versailles, oui, ça c’est du prestige. Paris devient la vitrine des artistes New-Yorkais, chinois, internationaux.

Ouf, on a sauvé l’art, on a sauvé son formidable blanchisseur de billets, sa petite niche à chienchiens béats de critiques et de galeristes. Et après tout, si quelques millionnaires ont trouvé cette solution pour s’enrichir, sans doute devrions-nous traiter cette question de la même façon que les évasions fiscales ou l’exploitation patronale. Encore un délire de riches. Cependant, nous voyons ici que l’Etat participe, encourage, soutient résolument ces pratiques. Cela se comprend pour une raison très simple : on peut tout à fait spéculer sur le néant, mais cela ne peut avoir lieu sans un minimum d’emballage. Pour commencer à gonfler la cote d’un artiste, il reste nécessaire de ménager du mouvement, de l’engouement. Du ouï-dire. C’est d’ailleurs ainsi que la bourse fonctionne : pour être le premier dans la course, encore faut-il être certain que les autres vous auront suivi. Autrement votre victoire n’aurait pas plus de sens que si vous aviez triché contre vous même au Solitaire.

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Il existe donc un mot d’ordre, réitéré en permanence : celui de la légitimation de l’art contemporain. Dans les écoles, dans les musées, dans les revues d’art, il n’est question que d’art contemporain. Au-delà de ça, sans doute serait-il temps de faire connaissance avec un autre FNAC (le Fonds National d’Art Contemporain) : une collection d’œuvres contemporaines appartenant à l’Etat français. Actuellement gérée par le Centre National des Arts plastiques. Nous sommes donc – toi, voi, mous – les contributeurs financiers de la perpétuation de l’art contemporain en France. Reste à savoir, désormais, si réellement nous en avons envie.

Et pour ceux qui sont décidément très intéressés par le sujet, voilà un extrait de conférence gesticulée de Franck Lepage sur laquelle je me suis largement appuyée. Il dit la même chose, en drôle, et il l’approfondit !

Dans le prochain article, il sera question des implications diffuses de l’art contemporain, de ce qui se passe au niveau des représentations collectives (héhé).

Le Hameau d’Andral

15.04.2016

Après la très puissante impression que nous avait laissé Tarnac, la campagne lotoise avait des airs de futilité.

Nous avions rendez-vous à Andral pour découvrir ce groupement d’habitations, non loin du village de Gourdon. Nous y avons retrouvé le printemps, les pissenlits, les champs ensoleillés. Les personnes qui nous ont reçus partageaient la volonté de vivre ensemble, de manière inter-générationnelle. Une volonté partagée de vivre « bio ». Voisinage sympathique, apéros de la semaine, enfants ravis, retraités paisibles et chants polyphoniques. Les maisons souvent mitoyennes, très proches les unes des autres, assemblées en patchwork. Le lieu de vie n’était pas le lieu de travail. Chacun poursuivait ses activités en ville. Et rentrait le soir. Et l’ambiance, globalement, nous a semblé joyeuse. Une résidence bien joyeuse.P1110563

Il y a de nombreux aspects avec lesquels nous avons franchement divergé. Pendant longtemps, nous n’avons pas su les définir. L’impression restait diffuse.

A ce moment-là, nous avons dû aussi nous concerter pour poser de nouveaux mots sur notre projet. Quelque chose méritait éclaircissement.

Nous ne souhaitons pas nous limiter à la recherche d’une solution confortable, personnelle.P1110568

Nous avons envie de réaliser cet idéal, mais aussi de pouvoir montrer à ceux qui nous entourent qu’il est faisable. Nous voulons montrer qu’il est accessible et qu’il ne se résout pas à la seule évidence salariale des classes moyennes. Nous voulons montrer qu’avec un petit début de sous, des mains, des volontés et un bon gros idéal, tout est accessible.

Ce lieu fera partie d’un vivier, d’une commune expérimentale à partir de laquelle il sera possible de rayonner. Nous voulons que cet espace soit non seulement un lieu de vie mais aussi – et surtout – un lieu de travail. Avec tout ce que cela comporte d’invention, dans le souci du geste et du langage partagé. Sans doute cela ne passe-t-il pas autrement que par une redéfinition P1110566de ce que nous appelons, précisément, le travail. Dès lors, notre projet prend son sens le plus fondamental : nous voulons être les seuls détenteurs de notre force de production. Avec tout ce que cela implique d’autonomie, de sens, de cohésion, de lenteur et de réalisation. En un mot, ce n’est pas seulement pour survivre que nous prenons la clé des champs, mais aussi – et peut-être de manière primordiale – pour l’acte profondément politique que cela constitue.

Les jours suivants, nous avons trouvé ce qui nous correspondait. Exactement.

Tarnac et le Goutailloux

14.04.2016

Le Goutailloux, d’après ce que nousP1110548 avons compris, est à la fois un lieu de vie et de travail. Il s’y fait aussi de l’agriculture et de l’élevage.
Nous y avons vu la menuiserie, avec les superbes tables destinées à remplacer celles du Magasin Général.

Nous avons vu la Scierie Mobile, machine incroyable de 2 tonnes et transportable à bout de camion. Les troncs qu’on y tranche ressortent en planches.

P1110535Nous avons traversé la future salle des fêtes, qui sera belle au point d’exiger un temps de travail similaire à celui d’une cathédrale.  Et Le Module, future maison à ossature bois d’un des participants et de sa famille. Les constructions sur place sont évidemment entièrement réalisés par les membres du collectif. Ils travaillent lentement car ils cherchent à faire beau, à faire solide. La valeur de leur travail n’a d’égale que l’idée qu’ils on eu le courage de s’en faire.

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A midi, nous avons mangé au Magasin Général. C’est une ancienne épicerie-cantine qui menaçait de mettre la clé sous la porte. En arrivant dans la région, les résistants du XXIème siècle ont décidé de la reprendre. Ils ont choisi de ne rien changer à la décoration, conservant l’austérité de son premier abord, instillant ce qu’il lui fallait de vie par leur présence, leurs tours de permanence. A midi, on découvre quelque chose, dans le Magasin Général. Cette campagne qui nous paraissait si vide et si calme est peuplée de travailleurs. On y mange avec appétit, en bleu de travail, en blouse. Les enfants courent sous les tables. Les plus âgés boivent de la Salers (alcool de gentiane corrézien), accoudés au bar. Au mur, on trouve un gigantesque plan de la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes. Un manifeste, aussi, contre les violences de nos gouvernements.174506 Des livres à bien plaire, recueils de témoignages, explicatifs.

L’un des co-auteurs du collectif Mauvaise Troupe est parmi nous. Il m’explique que ce petit livre est en réalité le condensé d’un gigantesque ouvrage, Contrées, qui est sorti en librairies ce 2 mai. Nous y lirons les histoires croisées non seulement de ceux qui luttent en Loire Atlantique, mais aussi de ceux qui s’organisent contre l’implantation d’une ligne TGV Lyon-Turin, les No TAV. Un article ici.

Le soir, Christine me raconte un peu l’histoire des résistants de Tarnac. Ils sont un noyau dur d’une trentaine environ. Beaucoup d’entre eux viennent de Belgique. D’autres de Suisse alémanique. Auraient cherché le village isolé, support d’une expérience – indéfiniment renouvelable – d’autonomie. En 2007, ils publiaient ceci. Ouvrage, manifeste, manuel, d’une inénarrable actualité.

A Tarnac, il y a beaucoup de jeunes, 30, 35 ans. Ils sont tous beaux. On ne sait pas bien à quoi ça tient – sans doute à la liberté. Ils ont aussi fabriqué des tripotées d’enfants. Nous croisons des vans remplis de petites frimousses terreuses et réjouies.

Là-bas, c’est le passé. Des voitures années 80. Pas de plastique, pas de publicités, pas de dispositifs sécuritaires ou d’architectures homologuées. Pas d’opulence non plus. C’est un monde austère, c’est ce qu’on pourrait croire avant de passer la porte d’une épicerie, d’un café, d’un atelier. Et de comprendre.

Cette impression de passé tient aussi au partage d’un idéal commun. Il existe un rêve collectif, des représentations mises en actes. Ceux qui vivent dans cette région partagent la volonté de travailler l’artisanat, dans l’entraide, la rigueur, la lenteur et le beau. Objectivement, ils ne manquent de rien. Ils ont au contraire trouvé ce que nous n’avons plus de mots pour décrire. Certains parlent de sens. Ce n’est pas le passé, c’est plutôt ce qu’on a bien voulu faire appartenir au passé quand on croyait encore que le progrès n’aurait lieu qu’avec la technique et la rupture avec le traditionnel. A Tarnac, ils ont raccommodé le temps. J’ai trouvé cet article, qui date d’il y a 2 ans, mais qui explique fondamentalement l’esprit de Tarnac et du Goutailloux. Et très bien écrit.

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Tarnac

13.04.2016

La traversée de l’Auvergne avait des giboulées sans cesse.

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Chez l’oncle de Pierre, l’hiver avait décidé de rester. Douceur des arbres chauves, des fougères et de leur mousse, à dos de granit. Tarnac, c’est le maquis. Bien dissimulés dans leur climat, les révolutionnaires y travaillent le bois. P1110526

Daniel est api-sculpteur. Il a dessiné et construit sa maison, aidé de l’équipe du Goutailloux (dont nous parlerons un peu plus loin). Il y vit avec Christine. Le soir de notre arrivée, nous avons partagé un repas avec les parents de Pierre (qui nous rejoignaient pour cette étape du voyage).

Nous avons préparé un pesto d’ail des ours avec notre récolte de Chamechaude. La recette est simple : mixez les feuilles d’ail des ours avec des pignons de pin, du parmesan et de l’huile d’olive. Proportions à débattre.

Nous avons beaucoup parlé des Nuits Debout, du sens particulier qu’elles revêtaient à nos yeux. Ce mouvement-là se démarque des précédents dans la mesure où il ne s’agit plus de revendication. Non, ce que nous voulons, c’est une refonte constitutionnelle. Qui n’aura pas lieu tant qu’on ne repense pas en premier lieu le travail. Difficile étape, bien plus concrète qu’il n’y paraît.

Grenoble, ou le vivier des créativités résistantes

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Après avoir grimpé Chamechaude, la montagne envahie de névés et de randonneurs sportifs, nous sommes descendus vers Grenoble.

 

 

 

Nous voulions savoir à quoi ressemblaient les Nuits Debout. On nous expliqua qu’un tournus permanent avait lieu devant la Maison de la Culture (MC2).

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Des tentes, des baraquements fragiles, des banderoles et la distribution de tracts explicatifs. Le foisonnement des idées, l’établissement de plannings. Chacun participait. Certains apportaient de la nourriture et des boissons, d’autres s’occupaient du matériel. Projections, larges cartons peints. Nous avons pris un café à la cantine, système efficace de prix à bien plaire.

L’AG commençait à 18 heures, en plein air. Nous avons estimé le public à environ 200 personnes. Un Mardi. Certains avaient l’air exténués. Des poches sous les yeux, le sourire incohérent. Mais portés par le sentiment d’un mouvement qui décuple leurs énergies.

Nous avons appris les codes de communication, nécessaires en aussi grand nombre.
Agiter les mains pour approuver, former un T pour signaler un point technique, croiser les bras pour montrer son désaccord.

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La théorie
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Et la pratique

 

De nombreuses personnes se sont succédées à la tribune. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est de voir l’organisation citoyenne qui s’est mise en place. Des commissions avaient été formées (cantine, constitution, anti-répression, convergence des luttes). Chacun rend compte de leur avancement et de leurs projets d’actions futures. Tout est très concret (un centre de 1er soin est mis en place par exemple). Et, comme pour toute organisation naissante, on ne peut éviter les sujets moins glamour et on discute des incohérences possibles.

S’ensuit la tribune libre. Chaque tribun met son nom dans un chapeau (avant 18h bien sûr!) et on tire au sort les orateurs. Une multiplicité de visages et de propos paraissent tour à tour : une féministe engagée, une activiste mondiale, un observateur rêveur et Come-Again (Colbert pour ceux le connaissent), mascotte de Grenoble, qui a chauffé les foules.

Je ne pourrais pas retranscrire avec justesse le foisonnement de leurs réflexions. Vous en donner l’atmosphère, sans doute. Certains sortaient de leur tente avec des airs de généraux. Il est difficile de décrire ce mélange de joie désorganisée sur fond de gravité. Cette envie, prégnante, de construire notre révolution.

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Après l’AG, il y aurait une projection, sur le mur de la MC2. Ne Vivons plus comme des esclaves, de Yannis Youlountas.

Nous devions partir le soir même. Nous nous sommes promis de revenir, sur le chemin du retour.

Première étape : Les Baluchons

11.04.2016

Nous arrivons au soir, dans le charmant village de Sappey en Chartreuse, haut lieu de la noix, de l’ail des ours et de l’hygrophore (un truc de mycophile, il faut se renseigner).

Logés dans la coloc de Bérangère-zinecou (7 humains, 1 chat, une dizaine de poules), nous découvrons un petit monde de bricolage et d’entraide. Certains font de la permaculture, d’autres s’occupent des animaux. Ils font tous de l’escalade ou de la rando. Au dernier étage, ils ont un dortoir pour accueillir leurs invités. Et ce week-end, atelier pressage de pommes, pour faire du jus de fruits. Ils ont aussi un four à pain mobile. Nous apprenons qu’ils organisent de nombreux festivals, fêtes autour de chariots, d’ateliers écologiques.

Sappey en Chartreuse, juste au dessus de Grenoble, nous apporte les échos des Nuits Debout. Bérangère nous raconte en désordre les événements bouleversants de ces derniers jours. Lors de la manifestation du 31 mars, ils ont subi des violences policières d’une intensité que nous n’aurions pas pu imaginer. Bérangère nous raconte avoir vécu des scènes de guerre, dans le noir complet, des moments durant lesquels elle s’est retrouvée acculée, prise au piège (voir cette vidéo, à 6.44 min). Dans son cou, un gros hématome. Elle a vu une jeune fille se faire piétiner le bras, roulée en boule au sol, en larmes. Elle nous raconte aussi l’entraide des manifestants, une copine qui se jette au sol pour en protéger une autre. Pour plus de détails, un article sur cette nuit: https://blogs.mediapart.fr/pascal-maillard/blog/040416/grenoble-pas-de-matraque-juste-un-film-0

Le lendemain, chacun prend des photos de ses blessures pour les placarder dans les rues. Certains en porteront les séquelles. Et Bérangère nous confie désormais son sentiment profond d’insécurité vis à vis des manifestations. Mais elle n’a pas l’intention d’abandonner.

2. L’art contemporain, contexte

Il est, certainement, impossible de définir l’art. Ici, nous parlons de celui que les institutions reconnaissent. Nous ne pouvons nous en faire une idée qu’à partir de ce que les écoles, galeries, livres, magazines ont bien voulu présenter. Et comme il est devenu de plus en plus difficile de le distinguer par une technique, un faisceau de codes ou de références, il a bien fallu lui trouver des cadres.

En voici la liste, non-exhaustive.

Le contexte de l’époque et de l’histoire qu’elle a bien voulu se faire d’elle-même. L’art contemporain n’existe qu’au regard de l’art passé, avec lequel il entend constituer une rupture.

Le contexte du musée, des scènes d’exposition : impossible de voir l’oeuvre si personne ne s’est chargé de la mettre en lumière. Une poubelle est une poubelle dans la rue. Elle devient un spectacle rude, intransigeant, symbole des vicissitudes humaines, dès lors qu’on l’expose. Attention tout de même aux malentendus. Il est arrivé quelques fois que le personnel d’entretien ne reconnaisse pas le trait d’esprit. Et balance aux ordures une oeuvre évaluée à plusieurs milliers de billets. aoutch

ménage musée

Le contexte du langage : ce qu’on a pu dire des ready made fabriqués de Jasper Johns ou des fabuleuseries grotesques de Koons est délicieux.  Délirant, foisonnant, auto-référencé à l’extrême. L’oeuvre caracole en tête d’une série d’adjectifs iconoclastes. On s’en voit ravi, soulagé de se comprendre intelligent. Je suis un être complexe, j’ai saisi le dessein de l’auteur. A moins que l’auteur ne se soit laissé délaisser de ses desseins. C’est à vous d’en juger.

Le contexte médiatique : la spéculation suit les tendances. Il faut être connu pour devenir connu. Les œuvres cotées ne sont que celles dont on a parlé. Duchamp – plaisantin pas tout à fait à la masse – rachetait ses propres œuvres pour les revendre, quelques années de notoriété plus tard, avec la plus-value. Le bon conseil qu’on donne aux artistes en herbe : fais-toi un réseau. Copinages avec les journalistes, galeristes, critiques d’art et directeurs de musée sont fortement recommandés.

Le contexte social. Bien sûr. L’art contemporain ne serait rien sans cette immense masse de réactionnaires butés. Réac culturels, s’entend, car les lecteurs du figaro en font partie. Nécessaire, la désarmante naïveté avec laquelle ils s’obstineront à ne pas vouloir comprendre. C’est là le dernier levier de légitimation. Le rejet par les cultures populaires est absolument essentiel. Car le non éduqué sera porté vers le viscéral, le sensoriel, le primaire. S’il est nécessaire d’ouvrir un bouquin d’histoire de l’art pour comprendre la portée d’une oeuvre, il fuit. Dès lors, il est aisé de lui rétorquer : tu n’as pas saisi, tu refuses de chercher, tu ne veux pas apprendre, tu es liberticide, tu es rétrograde. Par cet habile retournement de situation, l’art contemporain se trouve à nouveau couronné de contemporanéité. Il demeure le bastion des libertés, inconsciemment désigné comme tel par ceux qui pourtant lui refusaient ce rôle.